lundi 12 avril 2010

Show them why you were born.





















He couldn't quite explain it
They'd always just gone there.
Crash Test Dummies - Mmm Mmm Mmm Mmm




Durant ma longue et cocasse existence, je crois avoir intégré 2 équations essentielles à une meilleure avancée sur le chemin grumeleux de la vie :

1) Alcool + imagination = ∑ regrets ∗ ∑ non-dits
2) Enfant unique = chacal

Dans la mesure où je bois moins que je n'existe, c'est la seconde qui me sert le plus souvent. Parfois, l'espoir renaît un peu, puis à la fatidique question "tu as des frères et sœurs?" entraînant mon honnête réponse, mes illusions retombent pire qu'un soufflé au fromage dans Un dîner presque parfait*. Quand ma dernière syllabe est prononcée, je baisse les yeux, signe de défaite anticipée. Et aussi car je sais ce qui m'attend plus haut : regard condescendant (non mais qu'est-ce que tu as dû t'emmerder), traits figés en une moue de dégoût (les enfants uniques sont tous des petits cons égoïstes et capricieux), scepticisme (mais comment est-ce possible de ne faire qu'un enfant?).

Et oui, pour la majorité des gens, j'ai bien l'impression que les enfants uniques sont des chacals. Ce qui est un peu vexant, vu que le chacal fait partie du groupe des animaux rédhibitoires, dont les autres membres sont bien sûr la hyène et le fennec. Étant donné que je n'aime pas trop être comparée à un animal rêche et possédé par le diable, j'ai tenté d'examiner ce préjugé de plus près. J'en ai conclu ceci : pour le quidam standard dans la norme, le chacal attire les maladies (comme les pigeons, souvenez-vous de ce qu'on nous disait quand on était gosses). L'enfant unique, par comparaison, attire tous les défauts les plus pesants aux yeux de la société. A chacun de ces bons gros défauts, je peux cependant exposer un contre-exemple, devant bien défendre ce fabuleux honneur de n'être qu'une. C'est parti :

- l'égoïsme : il y a encore 2 ans, ma mère partait au boulot avec un tupperware contenant un plat à réchauffer, fait par mes soins, expressément pour elle. Avec la sauce dans un petit pot à part. A PART. Toujours dans le domaine culinaire, j'ai maintes fois regretté de ne pas faire partie d'une grande fratrie, tellement cuisiner pour 12 dans d'énormes casseroles me plaît. De plus, les gens les plus égoïstes qu'il m'ait été donné de rencontrer sont en général les petits derniers d'une plus ou moins grande fratrie, habitués à avoir tout ce qu'ils veulent, franchement très libres grâce à leurs aînés ayant défoncé les portes de l'autorité avant eux. Je crois aussi que c'est beaucoup plus facile de partager alors qu'on ne vous a jamais forcé à le faire avant.

- l'individualisme : alors là, oui mais non. Non parce que de temps en temps c'est bon de se ruer dans les bras de quelqu'un, de passer quelques jours 24h/24 ensemble à en avoir envie de se mettre des baffes à la fin, de prendre soin des gens en les écrasant sous des kilos de pâtisseries. Par contre, oui, j'aime bien être seule. En même temps, j'ai envie de te dire que jouer à un à "Qui est-ce?" et à "Max le Serveur", ça te forge un caractère. Ça t'apprend que les autres c'est gentil, mais parfois c'est superfétatoire. D'ailleurs, le mot "superfétatoire", tu as pu l'apprendre grâce à l'une de tes nombreuses et longues après-midi de chacal unique, perdu sur ton lit avec un "Enrichissez votre vocabulaire".

- le pourri-gâtage : là, ça dépend des parents. Je crois surtout que c'est plus facile de nous demander notre avis vu que les conseils de famille sont rapidement organisables. C'est donc plus simple d'avoir une relation théoriquement "proche" et "harmonieuse" avec ses parents. J'impose des guillemets, et si j'avais pu j'en aurais mis 12 parce que quand tu as envie de mettre le bouzingue à la maison, enfant unique ou pas, bah, tu le mets. Pour ce qui est du gâtage matériel, c'est plus une question de salaire des parents et de condition sociale, de volonté d'impressionner le voisinage.
Quand on reçoit une caravane Barbie, ce serait con d'en recevoir 2 (ce qui aurait pu devenir un proverbe altermondialiste). Tout ça pour dire que oui, nos parents ont logiquement plus les moyens de nous pourrir (sauf s'ils dépensent tout au casino/avec les prostituées/en Mc Do), mais qu'ils ne le feront pas forcément.

- l'anormalité : bon, ici par contre je n'ai pas trop d'arguments. Mais pareil, c'est surtout les jeux de société joués seuls qui rendent un peu dingue. Ça n'a l'air de rien comme ça hein, mais faire un Trivial Pursuit seul en changeant de voix pour chaque couleur, au bout d'un moment, ça endommage la psychomotricité. Et le reste. La solitude, ça laisse aussi beaucoup plus de temps pour se poser des questions et se forger une image du monde légèrement décalée par rapport à la réalité... Durant mon enfance et surtout pendant les grandes vacances, j'avais souvent l'impression d'être prisonnière d'une bulle, de plonger dans une grosse flaque de léthargie et de perdre le contact avec l'extérieur. Chaque pas vers l'autre devenait une épreuve. Mais bon, ça a un peu changé. Mais pas tant.

On a aussi moins de pression du point de vue de la compétition, mais du coup aussi moins de repères. C'est plus difficile de se construire sans modèle accessible... Je pense qu'en tant qu'enfant unique on est tout de suite vu comme un adulte en devenir, comme celui/celle qui va devoir s'intégrer aux deux autres, qui n'ont décidément plus envie de jouer aux enfants. C'est plus vite sérieux, il y a moins de place pour les balbutiements et les approximations. Bref, si l'on considère la variable éducation, c'est parfois un peu la foire, et la normalité devient une notion toute relative. Donc pour ça, merci de continuer à dire "ah mais c'est pas grave, elle est fille unique".

Ce qui m'amène à conclure que si j'avais pu choisir, j'aurais eu PLEIN de frères et sœurs. Ça m'a manqué de ne pas pouvoir rire/me battre/jouer/discuter/me faire emmerder jusqu'aux larmes par quelqu'un. Du même sang du moins.


* Edition ados de la semaine dernière FA-BU-LEU-SE.

samedi 10 avril 2010

No more eatin' for them now.





















I went to a gig but nobody danced, everybody was far too cool,
All the kids just stood there, is it the same at their public school?
Hadouken! - That Boy That Girl




Le riz au lait.


Ce doit être le dessert qui m'embrume le plus le regard en l'espace de quelques secondes à peine. Mon estomac se resserre, mon système oculaire interne et purement personnel s'escrime à vouloir jeter un énième vain regard par-dessus les épaules de toutes les histoires peuplant ma mémoire. Je lui ai déjà dit que s'évertuer à vouloir tout contrôler simultanément, ça ne valait rien : il faut y aller pas à pas.

Le premier pas, c'est celui du riz au lait, les autres ce sera pour une prochaine fois. Le plat le plus régressif, selon un sondage qu'aurait pu mener l'Ifop* pour La Laitière de Nestlé. Régressif sur le plan gustatif, mais pas que : point de vue préparation, le score n'est pas mal non plus. Des heures à surveiller, à mélanger délicatement, à guetter l'ébullition... De l'assistanat culinaire dans toute sa splendeur.

Pour une cuillerée engloutie, une réminiscence full option en cadeau : les gens présents à ce moment-là, l'odeur de la cuisine, les meubles kitschs mais drôles, tout ça dans une bulle pâteuse à la vanille. Je n'ai rien inventé. Mais Proust non plus. Chacun son dessert...

Ça, j'ai envie de dire que c'est le chemin "normal". Si le nez est le disque dur externe du visage, alors le goût est la barrette de ram supplémentaire, celle qui va booster tous ces souvenirs, bons au mauvais, actes quotidiens ou extraordinaires. C'est grâce/à cause du goût qu'à la première incisive plantée dans un biscuit qui avait l'air quelconque, on revit l'expérience qui y était liée. C'est souvent une bonne baffe dans la gueule, positive ou négative, comme si chaque molécule odoriférante venait s'infiltrer par le moindre pore de la peau, parasitant l'ensemble du corps pour le contrôler, nerf par nerf, en le détournant de l'activité initialement prévue. Tout ça pour soulever l'individu non pas vers son avenir, mais pour l'enfoncer et lui faire boire une tasse de son passé.

Pour moi, le riz au lait, c'est aussi des souvenirs, mais peut-être pas les mêmes.
Aujourd'hui quand j'en cuisine, je dois me préparer psychologiquement parce que je sais qu'en faisant inlassablement tourner la cuillère en bois dans le fond de la casserole**, c'est un peu comme si je me concoctais une potion spécial flash-back. Parce qu'à chaque fois que je prépare ce plat, je sais que même sans avoir la plus petite faim, j'en goûterai une cuillère. Et là mes paupières s'alourdiront, les coins de ma bouche s'affaisseront et les images danseront très vite.

Ce matin-là, je m'étais dit, allez, ça fait longtemps, vas-y...
J'ai donc pris mon courage à 2 mains pour monter dans 3 trams et 2 métros différents, afin d'avoir le plaisir d'aboutir dans l'un des quartiers les plus ravagés de Bruxelles. Après cette charmante balade, comme toujours, tu m'attendais à la fenêtre. En souriant, en agitant la main, et probablement en disant à ma grand-mère que j'avais très mauvaise mine, que j'avais encore maigri et que mes vêtements ne ressemblaient à rien. Et on ne parle même pas de ta couleur de cheveux!
Je suis montée, on a gentiment discuté. Pour une fois ça se passait bien. Logique : les autres n'étaient pas là. Tu nous avais préparé des pilons de poulet et une salade de carottes... je m'en veux tellement je suis conne de retenir ce genre de détails. La viande n'était pas cuite, mais je me suis dit que tu ne devais plus très bien y voir. Ce devait être pour ça, oui... Même si quelques années auparavant, un serveur ayant l'outrecuidance de t'apporter une viande pas assez ou trop saisie aurait été bon pour un passage de savon bien dans les règles. Préférant contourner l'obstacle et sentant l'angoisse fleurir au niveau de mes genoux, j'ai avalé sagement le plat, tout en essayant de ne pas penser à ce qu'on dit sur les mérites bactériologiques du poulet cru et en me forçant à penser rationnellement qu'après tout, un animal mort reste mort, qu'il soit cru ou cuit. Ça a relativement bien fonctionné, à peine quelques haut-le-cœur...

Et c'est là que PAN, tu es revenu avec du riz au lait. D'énormes ramequins de terre cuite et vernie, remplis à ras-bord de riz au lait, oui, mais de riz au lait au chocolat...
Alors il faut savoir que le chocolat et moi, on a une relation assez spéciale. Un peu comme une fille qui a un carnet avec les numéros de ses amants, dont une ligne a été fermement bien que multiplement barrée. Elle se dit ce soir-là qu'elle va laisser une dernière chance à ce nom barré, qui va peut-être, pour une fois, la surprendre au lieu de l'inonder de sa tendresse dégoulinante et déplacée, qui même si elle est rassurante, est un peu lassante. Même si la fille sait qu'elle va encore barrer ce nom le lendemain, elle sait aussi qu'elle avait besoin de lui à cet instant et que lui ne demandait que ça, tout en sachant comment ça allait finir. Donc pour ceux qui pensent que la métaphore filée c'est complètement 2009, je traduis : le chocolat ok, mais on s'en lasse vite tellement c'est trop indécemment bon et sucré, et surtout tellement indigeste au bout d'un moment... C'est justement ce trop qui manquera une fois le cacao digéré. Alors quelques temps après, on en reprendra un carré pour vérifier que c'est toujours aussi indécent, juste pour se rassurer encore une fois.

Donc, il me sert du riz au lait au chocolat. Il était de notoriété plus familiale que publique qu'il aimait la cuisine certes, mais surtout traditionnelle et bien préparée. La tradition ici avait bien morflé. Ce sont mes canines qui ont essuyé la première salve d'attaques : le riz trop cuit collait et s'étalait entre les dents. J'ai voulu fermer les yeux mais je me suis dit que ça pouvait être mal interprété : le dégoût et la jouissance ne sont facialement pas si éloignés, et si tu m'avais proposé d'en reprendre je n'aurais pas pu dire non. De l'eau chocolatée surnageait dans cet über-ramequin (contenance : environ 1/2l) et parvenait à dissoudre la crème du riz, la rendant grumeleuse et peu appétissante à la vue.
Je ne sais pas comment j'ai fait, mais j'ai réussi à sourire tout en avalant ça. Tout en avalant TOUT ça, parce que même à 20 ans, je savais que tu allais me faire la morale si je ne finissais pas mon assiette.

Après je suis partie, des perles de plomb au coin des yeux, une brique de 3kg sur l'estomac et une de 10 sur le cœur. Parce que ce jour-là, j'ai compris que c'était fini. Que tu étais fatigué. Que si même l'objectif d'épater culinairement ta petite-fille ne te suffisait plus, ça voulait dire qu'il était temps.

5 mois après, tu nous as dit 'Au revoir les enfants'.
5 ans après, je souris bêtement à défaut d'autre chose, avec à la main une cuillère en bois tournoyant dans la casserole de lait.



* http://www.ifop.com/
** pour que le riz n'attache pas, est-il besoin de le mentionner?

mardi 6 avril 2010

Get yourself a car.
















Every seed that I do sow, harvest time and nothing's grown
Coffee's cold and I've been sold for half a dollar bill.
Abigail Washburn - Coffee's cold




Ça fait longtemps, mais bon.

Depuis quelques mois, je me sens suisse. Je n'ai d'avis sur rien ni personne, juste envie que "ça" passe et qu'on m'oublie, bien tranquillement, qu'on me range dans un coin et qu'on ne fasse même pas exprès de ne plus se souvenir où on m'avait posée. Mais qu'on m'oublie vraiment.
Et puis qu'on arrête de me parler. Qu'on arrête d'essayer de m'adresser la parole une fois sur le bitume, alors que mes écouteurs blancs tranchent bien avec ma kératine noire (peut-être même que c'est fait exprès, on ne saura jamais) : les écouteurs, c'est un peu le panneau "do not disturb" de l'être humain. Il faut croire que ça fonctionne moins bien, nettement moins bien.

Le problème, c'est de définir le "ça" qui doit passer. Est-ce que c'est un mot-valise, où on met tout ce dont on a envie, comme dans l'un de ces affreux sacs Chanel Cocoon*, où est-ce qu'on compartimente, un peu comme dans ces boîtes à trucs qui me fascinaient quand j'étais gosse. Question sans fin ni fond, vu que je ne vais rien en faire. Non pas que ça soit vain, mais ce n'est juste pas le moment. Tout glisse, tout finit par s'en aller, et la boule est revenue se nicher au creux de mon putain de sternum. Mais en plus fluide, en plus malléable. Donc ça va?

Surtout ne pas sortir, surtout ne pas boire, ne pas rencontrer de gens, ne pas y croire. Mais que les choses soient claires, je ne me sens pas mal. Je me sens juste rien. Sans déprimer, sans pleurer, sans penser. Juste du vide. Plein de vide, qui emplit mes pensées jusqu'à mes paupières. C'est limite confortable, comme un énorme édredon dont on n'a même pas envie de connaître la taille, tout simplement parce qu'on s'en fout : on est bien, là, tout de suite et c'est ce qui compte. Le reste n'est que...

Je crois que j'ai juste envie de partir, comme dans un bon vieux cliché. Pour me noyer dans une nouvelle culture, dans de nouveaux gens que je n'ai pas encore croisés dans la rue sans les connaître. Apprendre de nouveaux gestes, de nouvelles routines lassantes mais marrantes. Avoir une nouvelle carte d'identité pour faire semblant d'avoir vraiment changé. Faire comme si de rien n'était et arrêter de bouger les jambes dans tous les sens. Parce que le faire en restant assise, ça ne sert à rien, un peu comme maintenant.
Bordel, être loin, pouvoir faire croire aux gens que je suis lisse comme un galet standard, poli par le roulis des vagues mêlées au pétrole de l'Erika, plutôt qu'un galet-concept, érodé par des années de conneries et de non-dits. J'ai simplement faim de rien, même plus envie de me poser des questions interminables, parce que je crois avoir trouvé la réponse. Et qu'elle n'est pas plus rigolote que ça. Mais ça ne compte pas.

En attendant, je vais fermer les yeux, parce qu'il le faut bien.



* et ben ouais, en plus d'avoir un côté geek, un Maïté, un pseudo-punko-nihiliste et un bouffeurdelivrepouroublierquerien, j'ai aussi un côté fashion-pouffe, n'en déplaise à personne.

lundi 14 décembre 2009

You're back in the game again.
















Little piece by little piece,
I trap you down on your knees.
Channel Zero - Call on me




Il y a bien longtemps, ma mère aimait, suite à un conflit père/fille vieux de 30 ans non-résolu, me dire "bon maintenant y'a rire et rire" parce que ... parce que quoi finalement? Aucune idée, vu que je n'avais absolument rien fait qui mérite une telle sentence. Une question d'affirmer son autorité sans raison ou de surpasser en intensité les crises de colère de son père, on n'a toujours pas décidé. Alors évidemment je me marrais, et si j'avais pu j'aurais dit "WTF?", mais à cette époque j'en étais plutôt à Snow* et aux Tiny Toons. A ce propos, quand je pose un genou de jeans déchiré à terre pour relacer mes Dr Martens en fredonnant I must have died alone... a long, long time ago**, et ben je me dis que les 90's c'était quand même foutrement plus rigolo que maintenant.

Bref. On en était à "il y a rire et rire".

Il y a aussi eu le jour où j'ai vu à la télé une dominatrice dire "y'a vomi et vomi" mais je n'en ai pas tenu compte plus que ça.

Bref, encore.

Bien des années après, j'ai donc compris où ma mère voulait en venir. Plus que la fameuse opposition quantité-qualité, il y a des degrés de qualité à définir. C'est plus que subjectif, ça dépend de tellement de paramètres que c'est un peu impossible à vraiment intégrer. Tout est fonction de la personne, du contexte, du moment, du temps, des hormones.
Toutes ces conditions à ne pas forcément réunir, tout ce tissu de complexité... Ce doit être pour ça que j'ai choisi d'écrire une petite tranche là-dessus, en énonçant une autre fausse vérité : il y a attendre et attendre. Parce que celle-là, je l'ai vécue sous pas mal de formes, donc j'espère avoir le droit d'en parler un peu.

Il y a attendre St-Nicolas, et attendre les résultats d'une biopsie en se rongeant mentalement le sternum et en essayant de se dire que le pire est ailleurs.

Il y a attendre, très lassablement, dans la file au supermarché, et attendre presque avec trop de ferveur que les fossoyeurs déposent le cercueil au fond de la tombe, pour que les autres vies fassent semblant de reprendre un cours normal.

Il y a attendre un coup de téléphone, le cœur entre les canines, et attendre, des larmes plein la gorge, que l'autre arrête.

On passe un peu notre vie à attendre, parfois en bien, parfois pas. Au final, je crois qu'on attend toujours quelque chose. On a beau dire qu'on n'attend plus rien de la vie, ça restera totalement faux. Que ce soit d'une situation ou de gens, notre imagination déforme toujours le futur, parce qu'on ne peut s'empêcher de s'attendre à quelque chose, d'essayer de se préparer au meilleur, quelques fois à tort...



* a licky boom boom down.
** Nirvana - The man who sold the world

jeudi 19 novembre 2009

These walls are paper-thin.



Est-ce que c'est novembre, ou bien?



Admettons-le, entre nous ça avait plutôt bien commencé.

Je ne me lassais pas de t'observer quand tu cuisinais... Tu me laissais peser tout ce qu'il était possible de porter à 4 ans et tu m'avais appris à guetter ce moment où le beurre prend une teinte de noisette, dans le petit poêlon en cuivre. On a dû faire des centaines de gâteaux et des montagnes de crêpes...tu avais une astuce ou un conseil pour chaque recette. Le jour où je t'ai vu, des heures durant, sécher des rondelles de pommes de terre quasi transparentes pour en faire des chips, j'ai compris ce qu'était la patience et l'amour de la cuisine. Petit à petit, ton enthousiasme m'a gagnée, on passait des heures ensemble à la lueur de ce néon sinistre, à pétrir, faire dorer ou surveiller la cuisson de ce qu'on mijotait, sans vraiment discuter mais sans se taire non plus. Dans ces moments-là, tu répondais gentiment à mes questions, absorbé que tu étais dans ce que tu appelais alors ta passion.

Mais une fois hors de la cuisine, les choses se gâtaient. Je redevenais la petite chose débarquée après les deux autres. Trop grosse, trop lourde, trop empotée. Pourquoi s'intéresser à ce que je faisais, vu que les autres l'avaient déjà fait des années avant moi? Et mieux, tout le monde était bien d'accord là-dessus.
Tu nous comparais sans cesse, j'en ressortais blessée et diminuée. Ça ne s'est d'ailleurs pas amélioré en grandissant.
Tu n'avais plus la patience d'expliquer pour la troisième fois les mêmes théorèmes, les mêmes formules géométriques. Tu n'avais plus la force de faire semblant de t'émerveiller devant un enfant qui lit correctement pour la première fois. Je te dois probablement une certaine volonté de me démerder seule, et à le vouloir très fort, même si c'est voué à l'échec. Par peur de déranger, probablement.

En fait, je ne connais de toi que des listes d'ingrédients et des noms de plats. On n'a jamais parlé de quoique ce soit d'autre, de quoique ce soit de réel, et mon dieu si tu savais ce que j'en avais besoin... Tes mots étaient durs, à l'égard de tous. Les années nous ont fait comprendre que la douleur et la maladie y étaient pour beaucoup, mais tu ne pouvais pas te cacher uniquement derrière ces affreux remparts. Il devait y avoir autre chose, mais quoi?
Les kilomètres et les visites se sont espacés, ça valait mieux... même si les reproches et les piques n'ont pour autant rien perdu en vigueur et acidité.


Et puis un jour, tu as trouvé que tu étais trop fatigué.

Ce jour-là, je m'y étais faussement préparée, croyant que les comptes avaient déjà été bouclés. Mais en me retournant j'ai essuyé une déferlante glaciale de points d'interrogations. Ils se sont incrustés dans ma peau, pour lentement m'écorcher. Aujourd'hui encore, les lapsus sont fréquents et la confusion entre "est" et "était" me prend quelques fois par surprise.

J'ai mis des années à comprendre, à admettre où tu voulais en venir et à ne plus suffoquer dès qu'on parlait de toi.

Mais aujourd'hui, ça va mieux.

Ça va d'ailleurs tellement mieux qu'hier j'ai rêvé de toi. En me réveillant, mes yeux ont innocemment erré quelques secondes dans la pièce, encore confiants de ce qu'ils venaient d'apercevoir. Puis mon regard s'est figé.
Alors j'ai serré les paupières et les lèvres de toutes mes forces, en écoutant mon sternum hurler...



mardi 1 septembre 2009

Too messed up to even mess around.

















Thinkin' bout' tomorrow won't change
The way I feel today.
Matt & Kim - Lessons Learned




Et là c'est un peu comme essayer d'augmenter le volume d'un iPod tout en gardant ses gants : ça ne veut pas. Ça patine dans le vague, les yeux perdus dans l'horizon du trottoir, les points d'interrogation qui s'enchevêtrent, le menton enfoncé dans des couches d'incertitude. Et quand c'est comme ça, ça me lasse.

Alors au lieu de continuer à me lasser tel un 8 couché, j'ai dû trouver un exutoire. Pour chasser le froid en bougeant, en réactivant la circulation et en détournant le regard.

D'abord j'ai pensé à l'écriture mais ça ne fonctionne que par intermittence.
Parfois ça me soigne, temporairement mais ça soulage quand même. Comme une couche de Biafine qui fond bien sur l'épiderme après un gros coup de soleil. Mais qui laisse juste du gras après. Et puis surtout, soyons honnêtes, un truc qui caractérise les vrais écrivains, c'est la régularité et la promptitude à se mettre au boulot pour pondre un truc avec enthousiasme. Donc là, ça coince. C'est aussi beaucoup de remise en question et de crainte de jugement...finalement, où va la détente?
Sans oublier que parfois, les mots m'enfoncent davantage et ça ne soigne plus rien, comme de l'acide jeté sur une plaie qui se creuse petit à petit. Et gentiment, on vire à l'emo.

La lecture? Pareil hein. Les livres me font le même effet que le côté éphémère de l'écriture, mais en décuplé. C'est juste un monde qui se crée l'espace de quelques heures, le monde de quelqu'un d'autre, puis qui s'efface lentement, ne laissant qu'une brume et une vague migraine derrière lui, à force d'avoir lu 5h d'affilée sans décoller. Toujours la même opposition sauvetage/noyade, donc.

La musique... Alors là, j'aurais bien aimé. Mais la vie a fait que non, l'envie (ou plutôt la prise de conscience) n'est venue que trop tard. Et puis mes doigts m'auraient dit merde, mais ça c'est encore autre chose.

Donc il a fallu improviser et trouver quelque chose de faisable, pas trop dévalorisant et qui prend tellement la tête en positif qu'on ne pense plus à rien, juste à bien faire. Histoire de passer à autre chose, un peu comme quand un ami vous déçoit.

Alors à force de toucher à tout sans vraiment m'attacher à quoique ce soit, j'ai fini par trouver, sans vraiment m'en rendre compte, quelque chose qui est devenu une passion, l'air de rien. Qui a pris énormément de place dans ma vie, et dans la maison. Ce truc pas extraordinaire, c'est la cuisine. Quand je fais péter les casseroles et la collection d'épices, une cuillère par-ci, une pincée par-là, plus rien d'autre n'existe. Tout n'est plus que cuisson, marinade, vapeur, assaisonnement.

Mes pensées se perdent dans le malaxage, le découpage, le pliage, le rôtissage.
Les heures s'enchaînent discrètement, dans le râpage, le glaçage, le mixage, l'émondage.
Une fois le produit fini déposé sur le plan de travail, je n'ai presque plus envie de me poser de questions, ma tête est plus légère et mes yeux arrivent à se poser sur les choses avec plus de stabilité.

C'était ça le but.


vendredi 29 mai 2009

Take only what you need from me.









Where do we go from here?
The words are coming out all weird.
Radiohead - The Bends





Tiens, ça va faire 10 ans.

10 ans que ma vie, que les gens, que le monde, que.
10 ans que tu es là et que tu me prends tout, même ce dont je ne soupçonnais pas avoir envie un jour.
10 ans que tu m'empêches de prononcer ces 3 mots.

Et pourtant, je ne m'y habitue pas. Parce que tu as le don de jouer avec moi, de revenir quand je ne m'y attends pas, et de tout ruiner. De lacérer le patchwork de semblant de vie que j'avais patiemment cousu, un peu plus chaque soir, en m'épuisant à rêver éveillée.
Mais rien à faire, j'aurais dû comprendre depuis longtemps ce que tu essaies de me dire mais je ne m'y résous pas. Tes sautes d'humeur sont pires que celles d'un borderline. Si seulement tu pouvais t'en tenir à ça...

Parfois je te tiens tête, et je relève le menton en crânant. Ça dure en général une journée, grand maximum. Le regard en coin, un bout de lèvre mordillé, les poings qui se serrent et l'estomac qui se tord : pas de doute tu es là, plus que dans la pièce, plus que dans l'air. Surtout le soir, quand il n'y a plus personne autour de moi pour croire que tu n'existes pas et pour m'en convaincre par la même occasion.

Là, tu sais que j'ai envie d'abdiquer et de les prononcer, ces trois mots.

Et pourtant non, ou presque : je ne sais pas ce qui me retient. Alors je trouve des synonymes et des métaphores à deux balles, pour éviter de t'appeler et de t'inviter à donner ton avis. J'ai appris à te tutoyer, alors que j'ai l'impression de ne connaître que quelques-uns de tes visages. Je ne suis pas pressée de connaître les autres, ils se manifesteront d'eux-mêmes bien assez tôt. Encore une de tes méthodes d'apprentissage qui me laissent par terre, sans voix, sans larmes.

Parfois, j'abdique et baisse la tête. Mes poings se déserrent et je te demande pardon. Comme si tu ne savais pas que je n'avais rien fait, comme si ça allait te faire changer d'avis et précipiter ton départ.
Mais tu ne t'en iras pas. Ils l'ont tous dit.

J'essaie de refaire la ligne chronologique de ces 10 dernières années, de voir à quel moment j'aurais dû parler pour te décider à t'en aller, au moins une fois de temps en temps. De voir à quel moment j'ai été si vulnérable, à quel moment tu as pu me cueillir comme un rapace.
A 15 ans, rien ne me préparait à te voir débarquer dans ma vie, à me faire plâtrer, enserrer dans des bandelettes brûlantes et à regarder par terre, assourdie par le rire de ceux qui sont désormais "les autres", "ceux qui" ou "ceux qui n'ont pas", selon le contexte. Parce que ça, c'est ta plus belle victoire : le clivage de mon existence en deux parties bien distinctes, bien hétérogènes. Une contradiction, une confrontation permanente entre deux pôles qui ne se rejoindront bien sûr jamais.

Et ce n'était qu'un début. Et ce n'est qu'un début.

Toujours ces trois mots qui ne viennent quasi jamais sans honte.

Grâce à toi, je ne sais plus ce que ça fait de se réveiller sans chuter. Sans avoir l'espoir que tout ça n'était qu'un cauchemar et que tu pourris désormais la vie de quelqu'un d'autre, même si c'est mal.
Grâce à toi, j'ai deux options : mentir ou craquer.

"C'est injuste", n'a même plus de sens, puisque tu n'as pas de conscience, il a bien fallu l'admettre.


10 ans que je doute.
10 ans que demain ne signifie plus rien.
10 ans que j'ai envie de le dire, juste une fois sans culpabiliser...


J'ai mal.